Beaux-Arts Magazine

Musées et écologie : un tournant majeur ?

By Maylïs Celeux-Lanval

2021

La transition écologique est en route ! Longtemps pointées du doigt, les institutions culturelles s’activent enfin pour réduire leur empreinte carbone. Elles transforment leur fonctionnement, mettent à profit leur rôle d’acteur public, écoutent employés et jeune génération : l’occasion de faire un petit point sur de (nombreuses) bonnes pratiques.

Rappelez-vous : le premier confinement, en mettant un stop brutal au rythme effréné de l’agenda culturel, a fait réfléchir bien des acteurs de l’art. On parlait alors, un peu naïvement peut-être, d’un « monde d’après » qui tournerait le dos aux trop grosses expositions blockbusters, aux foires qui épuisent les petites et moyennes galeries ou encore aux biennales internationales qui supposent d’incessants aller-retour en avion, de Venise à São Paulo. Cyrille Sciama, directeur du musée des Impressionnismes de Giverny, nous confiait en mai 2020 espérer pour l’avenir des projets à taille humaine, avec moins d’œuvres, qui voyageraient moins loin - et il n’était pas le seul ! La rentrée 2021, celle du « retour à la normale », ne se passe pourtant ni de Fiac, ni d’expositions aux prêteurs lointains et aux assurances hors de prix (La Collection Morozov, pour ne citer qu’elle, en est l’exemple parfait)...

Cela posé, il existe de bonnes raisons de croire en un véritable « monde d’après » de l’art. Celui-ci prend ses racines dans la COP21 et l’Accord de Paris de 2015, a été plus que stimulé par la crise sanitaire, nous explique Lauranne Germond, co- fondatrice de l’association Coal, dont l’activité d’accompagnement, de formation et de conseil en transition écologique a connu une forte augmentation des demandes. Comme, récemment, des ateliers menés avec la Ville de Paris, qui ont permis de former une soixantaine d’acteurs des institutions culturelles — des bibliothèques municipales à La Villette en passant par le Centre Pompidou et bien d’autres. La jeune femme, cet été commissaire d’une Biennale d’Anglet aux œuvres connectées au vivant, souligne avec pragmatisme : « Indéniablement, la crise sanitaire a permis d’accentuer la prise de conscience. Le ralentissement de leurs activités a permis aux structures de se recentrer sur leur propre fonctionnement, de consacrer plus de temps et d’énergie à la structure en tant que telle. »

Exit les corbeilles, etc.

Ces dynamiques étaient parfois déjà en marche, comme au musée du Louvre ou au Palais de Tokyo, où ont été créés depuis plusieurs années des postes dédiés au développement durable. Au LaM de Villeneuve-d’Ascq, c’est Benoît Villain, responsable de la programmation culturelle, qui s’est proposé comme référent développement durable du musée - une tâche qui vient s’ajouter à son riche emploi du temps. « Je me suis porté volontaire parce que c’est un sujet qui me concerne, auquel je suis sensible », détaille-t-il, ajoutant : « La manière dont les créateurs, qu’ils soient plasticiens chorégraphes ou musiciens, abordent ces questions de société m’intéresse particulièrement, ça fait dont le lien avec ma mission de programmateur. » L’ambition ? « Renforcer le rôle éducatif qu’on a déjà avec l’art, en permettant aux visiteurs d’avoir des propositions qui croisent la création artistique et les enjeux de société autour de l’environnement. »

En 2020, le LaM a pris soin de recycler 95% de la scéno de se rétrospective William Kentridge, en en faisant don à des associations voisines ou la réemployant.

Mais pas que ! Benoît Villain mène également des combats en interne, comme la fin des corbeilles individuelles, qui nécessitent d’abord de comprendre les besoins de chacun — puis, par exemple, de faire comprendre les avantages des points de collecte collectifs. Car les vertus sont multiples : « Éliminer les corbeilles, c’est aussi faciliter le travail de la personne qui vient à 5 heures faire le ménage. » Autre exemple : « En travaillant sur la conservation de la biodiversité, on travaille aussi sur le patrimoine : dans le parc, on a un très beau mobile de Calder qui tourne avec le vent, et qui est en cours de restauration car il a souffert de deux grosses tempêtes. On réfléchit à comment réimplanter de la végétation pour protéger l’œuvre, c’est donc à la fois un acte de défense de la biodiversité et un acte de protection patrimoniale. »

Lauranne Germond
« Le passage au tout numérique est extrêmement lourd en poids d’impact carbone. À tel point que la culture de demain pourrait devenir l’équivalent de l’aéronautique aujourd’hui. »

Bien sûr, la question des scénographies — extrêmement demandeuses en cimaises et en matériaux jetés à la poubelle dès l’exposition terminée - est de plus en plus centrale. En 2020, le LaM a pris soin de recycler 95% de la scéno de sa rétrospective William Kentridge, et en faisant don à des associations voisines ou la réemployant. Il y a quelques mois, au Centre Pompidou, l’artiste Hito Steyerl s’emparait de l’architecture de l’exposition de Christo et Jeanne-Claude pour imaginer la sienne. Au Palais des Beaux-Arts de Lille, l’actuelle « Expérience Goya » revendique sa dimension écoresponsable et explique avoir respecté « un certain nombre de règles : nombre limité de prêts extérieurs (une quarantaine) privilégiant modularité des constructions pour favoriser la reconversion des éléments de scénographie, réemploi et valorisation des déchets subsidiaires ».

Ne pas avoir peur du temps long

Recycler une scénographie est impossible si elle n’a pas été conçue en amont spécialement pour être réutilisée. C’est (entre autres) pourquoi, nos interlocuteurs insistent, la transition écologique prend nécessairement du temps : non seulement il faut convaincre et former de très nombreux acteurs, mais il faut en plus mettre en place des protocoles jusque-là mal connus, voire inédits, et surtout adaptés au cas par cas. Sébastien Delot, directeur-conservateur du LaM, parle de « conscience collective » et veut partager les « expériences des uns et des autres, pour voir, d’un point de vue pratique, ce qui peut être mis en œuvre ». Il appuie : « Il faut y aller de manière progressive. C’est important de rester convaincu, avec des objectifs, mais il faut commencer par ce qui est possible, et y aller par palier. »

Lauranne Germond confirme : « Le chemin est long. Il faut d’abord analyser le fonctionnement de la structure, puis choisir les chantiers où il y a vraiment une marge de progression. » Exemple : ne pas tout miser sur le numérique pour se concentrer sur les déchets, puisqu'en réalité c’est le premier qui est le plus énergivore ! « Le passage au tout numérique (streaming, réalité virtuelle...) est extrêmement lourd en poids d’impact carbone. À tel point que la culture de demain pourrait devenir l’équivalent de l’aéronautique aujourd’hui. » Autres pistes : écouter les employés, qui ont souvent eux- mêmes des habitudes et une sensibilité écoresponsables, et ont envie de les appliquer à leurs lieux de travail. Entendre les étudiants, aussi, comme à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris, où le directeur, Emmanuel Tibloux, souligne volontiers que l’élan écolo vient d’eux : « Il faut accueillir cette intelligence, ce point de vue de la jeune génération. »

Le musée, comme l’école d’art, ont en tant que services publics la « nécessité d’être sensible à ces thèmes : un musée doit être une caisse de résonnance des enjeux de son temps, regarder le monde à travers des problématiques contemporaines », souligne Sébastien Delot. C’est pourquoi le LaM a eu l’idée d’une université d’été « Art et développement durable », qui devait avoir lieu les 16 et 17 septembre mais a été reportée jusqu’à nouvel ordre. Le musée s’incarne ainsi en acteur résilient, autant qu’en passeur. Et, bonne nouvelle, les pouvoirs publics suivent : début septembre, le gouvernement a annoncé consacrer quatre enveloppes de 10 millions d’euros chacune à l’accompagnement des « transitions numérique et écologique des industries culturelles et créatives ». Et pour savoir qu’en faire, les institutions pourront lire attentivement le rapport « Décarbonons la Culture » du think tank The Shift Project, truffé de bons conseils. Y a plus qu’à !

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